Comment une grève de quatre-vingt-dix-neuf jours en 1945 changea à jamais les relations de travail au Canada

La grève de 1945 menée par onze mille travailleuses et travailleurs d'une usine Ford à Windsor, en Ontario, marque un point tournant dans les relations de travail au Canada. Le conflit de travail de quatre-vingt-dix-neuf jours s'étend à vingt-cinq autres usines où les travailleuses et travailleurs se mettent en grève par solidarité avec les ouvriers de Ford. L'usine Ford est bloquée trois jours durant par les travailleuses et les travailleurs qui cherchent à empêcher la police de rentrer et de briser la grève. Le gouvernement fédéral se voit contraint de réagir. Il met fin à la grève et demande au juge Ivan Rand d'arbitrer un accord réglementant la protection et la représentation syndicales dont les termes restent en vigueur aujourd'hui.

En 1945, les travailleuses et travailleurs de l'usine Ford de Windsor se mettent en grève, donnant ainsi le coup d’envoi au développement de la protection syndicale sur les lieux de travail au Canada. Leur syndicat, la section locale 200 des Travailleurs canadiens de l'automobile, veut que les employés de l'usine soient tous syndiqués (monopole syndical) et que Ford prélève automatiquement les cotisations syndicales sur chaque paie. Ford refuse, bien qu’ayant conclu un accord semblable avec ses employés aux États-Unis.

La « protection syndicale » devient rapidement le point focal du conflit de travail. Le syndicat doit pouvoir compter sur la sécurité financière qu'offre un système de retenue automatique des cotisations pour avoir les moyens de représenter ses membres convenablement. Sans cela, les délégués doivent demander à chaque travailleuse ou travailleur de s'acquitter individuellement de ses cotisations et lui remettre en échange un insigne à porter indiquant que la personne est en règle.

Les négociations échouent et le 12 septembre, les onze mille travailleuses et travailleurs de l'usine Ford de Windsor déclenchent la grève. Et la maintiennent. Les milliers de soldats de retour au Canada et au travail veulent un monde meilleur après avoir tant sacrifié. Ils ne vont pas abandonner facilement.

La grève entraîne la fermeture et l'arrêt du système de chauffage de l'usine principale de Ford. À l'approche de l'hiver, l'entreprise commence à désespérer. Elle réussit à convaincre la ville et la province de mobiliser des centaines de policiers pour briser la grève. En réponse, le 5 novembre, huit mille travailleuses et travailleurs syndiqués de vingt-cinq usines partent en grève à leur tour par solidarité avec leurs collègues chez Ford (et ce, pendant un mois sans toucher d'indemnités de grève pour les aider à faire vivre leurs familles).

Le lendemain, des travailleurs forment un barrage avec leurs automobiles et des camions, immobilisant la circulation dans un périmètre de vingt pâtés de maison autour de l'usine Ford. Le barrage dure trois jours et empêche efficacement toute confrontation avec les forces de police. L'action musclée du syndicat oblige le gouvernement fédéral à offrir la solution d’un arbitrage exécutoire sur les questions de l'adhésion et de la retenue des cotisations pour mettre fin à la grève.

L'arbitre, le juge Ivan Rand, propose un compromis. Il approuve la retenue des cotisations syndicales, mais non le monopole syndical. Tous les travailleurs bénéficiant de la convention collective doivent cotiser pour la maintenir. En revanche, ils ne sont pas tenus de devenir membres. En retour, le syndicat défend les droits de tous les travailleurs et de toutes les travailleuses dans l'application de la convention collective et de ses avantages.

Ce compromis tout canadien, mieux connu sous le nom de « formule Rand », s’étend ensuite à tout le Canada, instaurant la protection syndicale et la légitimité des syndicats dans les lieux de travail.

Depuis son adoption en 1946, la formule Rand fait l'objet de nombreuses critiques, notamment une contestation fondée sur la « liberté d'expression » et « la liberté d'association » garanties par la Charte des droits et libertés. Cette contestation portée jusqu'à la Cour suprême est rejetée à l'unanimité.