Monument at Reesor Siding

Des grévistes d’une usine de pâte à papier sont abattus par des agriculteurs locaux dans le nord de l’Ontario

Le 10 février 1963, un conflit de travail devient l’un des plus sanglants qui aient eu lieu au Canada quand des agriculteurs armés affrontent des grévistes dans la petite collectivité de Reesor Siding – cas tragique où des travailleurs se tournent les uns contre les autres sous l’effet de la cupidité des entreprises.

Un mois plus tôt, le 14 janvier, les 1 500 membres de la section locale 2995 du syndicat des travailleurs de la forêt et des scieries (relevant de la Fraternité unie des charpentiers et menuisiers d’Amérique) se sont mis en grève. Leur employeur, la compagnie Spruce Falls Power and Paper, s’efforce de mettre fin à la négociation type qui se déroule dans la région depuis des années.

L’usine compte sur l’approvisionnement local en billes pour faire de la pâte de bois. Les billes nécessaires sont fournies par les bûcherons qui risquent de voir geler leurs salaires et à 25 % par les agriculteurs locaux. La terre de la région est pauvre et, malgré les revenus supplémentaires tirés de l’abattage des arbres, il est difficile d’y gagner sa vie en pratiquant l’agriculture. Quand le syndicat leur demande de cesser d’alimenter l’usine en billes pour faire pression sur l’employeur afin qu’il règle le conflit, les agriculteurs refusent et les relations ne tardent pas à s’envenimer. Les grévistes réagissent en sabotant le bois des agriculteurs de manière à le rendre invendable.

Le conflit escalade dans la communauté. Le 23 janvier, les propos suivants du maire de Kapuskasing, Norman Grant, sont rapportés dans le Globe and Mail : « Ces colons sont si désespérés qu’ils vont se rendre dans la forêt avec des carabines et abattre quiconque tente de les empêcher de couper du bois ».

À minuit le 10 février, un groupe de 400 travailleurs non armés se rassemble pour empêcher qu’une expédition de bois des agriculteurs soit chargée sur des wagons ferroviaires. Vingt cultivateurs attendent le groupe au point de chargement, résolus à protéger leur bois. Entre les deux groupes se trouvent moins de 20 agents de la Police provinciale de l’Ontario et une chaîne.

Les travailleurs franchissent facilement le barrage de policiers et leur chaîne mais, pendant qu’ils s’approchent du bois, bon nombre d’agriculteurs sortent de leur embuscade et se mettent à tirer sur la foule de travailleurs. Ils tuent Fernand Drouin et les frères Irenée et Joseph Fortier. Huit autres travailleurs sont blessés : Harry Bernard, Ovila Bernard, Joseph Boily, Alex Hachey, Albert Martel, Joseph Mercier, Léo Ouimette et Daniel Tremblay.

Plus tard, le chef du NPD de l’Ontario, Donald C. MacDonald, dit publiquement que des déclarations sous serment ont révélé que la police savait que les agriculteurs avaient apporté des armes à feu ce soir-là mais n’avait rien fait pour les empêcher de les utiliser.

Après l’attaque, la province envoie 200 policiers dans la région et nomme le professeur Bora Laskin, de l’Université de Toronto, en tant que médiateur entre le syndicat et Spruce Falls. Le 17 février, les travailleurs votent pour mettre fin à la grève et rentrer au travail aux conditions de leur convention collective expirée, consentant à l’arbitrage pour régler les différends sur lesquels a porté leur grève de 33 jours.

Plus de la moitié des travailleurs sont détenus temporairement dans un ancien camp de prisonniers de guerre au sud d’Iroquois Falls, accusés d’avoir participé à une émeute, jusqu’à ce qu’ils soient libérés sous caution payée par le syndicat. Les agriculteurs voient saisir leurs armes à feu (14 au total) et se voient accuser de meurtre non qualifié. Par la suite, 138 membres du syndicat sont reconnus coupables de rassemblement illégal, le syndicat paie 27 600 $ d’amendes, et trois agriculteurs sont reconnus coupables d’infractions liées à l’usage d’armes à feu et se font imposer une amende de 150 $ chacun.

Aujourd’hui, Reesor Siding est une ville fantôme. Un monument commémoratif de l’incident, érigé par le syndicat des travailleurs de l’usine, et une plaque historique provinciale sont tout ce qui reste pour nous rappeler le conflit, dont les séquelles se sont fait sentir pendant des années. Le Globe and Mail a signalé des menaces de destruction du monument au moment où il a été construit. En 1969, le musicien Stompin’ Tom Connors a écrit la chanson intitulée « Reesor Crossing Tragedy » et indiqué qu’il avait reçu des menaces de mort et des interdictions d’interpréter la chanson au cours de ses spectacles futurs.